La semaine dernière, j’ai reçu un compliment inhabituel. Des personnes âgées, presque centenaires, m’ont remercié pour mes bonnes manières. Sincèrement. Chaleureusement. J’ai eu un moment de flottement : à plus de cinquante ans, te faire féliciter comme un enfant sage, c’est une expérience étrange. Je leur ai partagé le plaisir que c’était d’échanger avec des gens polis et respectueux. De fil en aiguille, nous avons parlé de ce qui les choquait dans la manière de fonctionner du monde actuel et des interactions sociales, personnelles et professionnelles. Elles me disaient que le respect, c’est primordial.
En une après-midi de papotage, ils m’ont raconté quelques exemples qui illustrent ces comportements de sauvageons. La vieille dame qui revient de ses courses et se retrouve avec son sac arraché des mains par l’accompagnant qui veut trouver son badge de résidence plus vite qu’elle. Le monsieur à qui on sert à boire sans lui demander s’il a soif. La table débarrassée avant qu’il ait fini. Parfois c’est 3 fois rien : le monsieur déteste quand on lit son journal avant lui. Il est abonné, mais souvent quelqu’un de plus matinal le lit avant lui, et il est même arrivé que les mots croisés soient déjà faits. C’est pas grand chose, surtout qu’il ne fait pas les mots croisés, mais ça l’irrite car il trouve ça irrespectueux.
Quand pour ne pas les froisser j’ai essayé de relativiser en disant que ce n’était pas grand chose, ils m’ont regardé : « Si. C’est un manque de respect. De notre temps, ça n’aurait pas eu lieu. »
Je suis rentré avec ce petit truc qui gratte dans la tête, en attendant le déclic.
Le pote qui vide ta cave
Quelques jours plus tard, je tombe sur des réactions à propos du pixel de tracking et du RGPD. Des marketeurs qui se plaignent : on ne peut plus rien savoir, on ne peut plus traquer les comportements, on ne peut pas travailler dans ces conditions, c’est une honte, l’emailing est mort.
J’ai repensé à la vieille dame et à son sac.
Parce que la vraie question dans cette complainte, elle est là : depuis quand traquer quelqu’un sans lui demander est-il un droit ? Depuis quand « je peux techniquement le faire » est-il devenu synonyme de « j’en ai le droit » ?
Voilà une image que tu connais probablement. Tu invites des amis à l’apéro. Tu sors les verres, tu ouvres quelques bouteilles, vous discutez, c’est sympa. C’est ça, l’invitation et le concept même de l’apéro. Mais imagine que tu retrouves l’un d’eux la tête dans ton frigo, en train de grignoter le plat que tu avais préparé pour le lendemain. Ou pire : tu descends à la cave et tu découvres qu’il s’est servi dans tes réserves, qu’il a ouvert ce petit bijou que tu gardais derrière les fagots pour une grande occasion.
Tu l’avais invité à l’apéro, pas à se servir chez toi.
Il y a une différence fondamentale entre ce à quoi tu as dit oui et ce qu’il a cru pouvoir prendre. Le consentement à l’usage, c’est « je t’offre à boire ». Le consentement à l’exploitation, c’est « tu peux vider ma cave ». Ce ne sont pas les mêmes termes. Ce n’est pas le même accord.
Autre image, même logique. Quelqu’un passe devant ton puits et te demande s’il peut boire. Tu dis oui. Mais si tu découvres ensuite qu’il remplissait un jerrycan ou, pire, avait posé une dérivation pour détourner ton eau et la revendre au marché, ça change tout. Tu avais consenti à étancher sa soif. Pas à lui céder ta source.
Le pixel de tracking, c’est exactement ça. Un minuscule fichier image invisible, chargé à l’ouverture de l’email, qui enregistre l’heure exacte, l’appareil utilisé, la localisation approximative sans que tu aies rien demandé ni accepté. L’internaute donne son adresse email pour recevoir une newsletter, ou clique sur un lien. Il dit oui à l’apéro. Il ne dit pas oui à ce qu’on cartographie chaque heure d’ouverture, chaque appareil, chaque comportement, et qu’on revende ce profil comportemental au plus offrant.
Il a dit oui à boire un verre. Pas à ce qu’on vide sa cave.
La CNIL a dit exactement la même chose, dans un langage moins poétique mais tout aussi clair. [lien vers l’article du 20 avril]
Nous sommes la nouvelle terre (depuis 25 ans)
Cette confusion entre consentement à l’usage et consentement à l’exploitation ne vient pas de nulle part. Elle a une logique, même si cette logique est indéfendable.
Pendant deux siècles, les entreprises ont regardé la forêt, les rivières, les gisements de charbon et se sont dit : ressource libre. On prend, on transforme, on vend. Personne n’a demandé son avis à la forêt. La réalité a fini par s’imposer. Forêts rasées, rivières mortes, espèces disparues. Le droit de l’environnement n’est pas né de la générosité des législateurs. Il est né du constat qu’une ressource exploitée sans limite finit par disparaître.
Aujourd’hui, nous sommes la ressource. Nos comportements, nos habitudes, nos réactions, nos heures d’ouverture et nos clics. Les entreprises numériques ont regardé tout ça et se sont dit la même chose que leurs ancêtres devant la forêt : ressource libre. On prend, on agrège, on revend.
Le RGPD n’est pas une invention de bureaucrates bruxellois contre-nature. C’est le droit de l’environnement appliqué à la donnée personnelle. Il arrive toujours un moment où la ressource a besoin de pouvoir se défendre.
La politesse n’a pas besoin de règlement
Les personnes âgées que j’ai rencontrées ne m’ont pas cité un texte de loi pour m’expliquer pourquoi lire le journal de quelqu’un avant lui était incorrect. Elles n’en avaient pas besoin.
Parce que la politesse, la vraie, pas le vernis social ou le conditionnement de classe, mais la politesse comme système de règles qui permettent aux interactions humaines de se passer sans friction, cette politesse-là contient le consentement de base : tu demandes « Puis-je ? » avant de faire. Tu n’entres pas sans frapper. Tu ne prends pas sans demander. Tu sers à boire quand on a soif, pas quand ça t’arrange. Tu dis bonjour, merci et au revoir. On en revient à l’enfant sage, finalement.
Ce n’est pas compliqué. Les gens bien éduqués dans ce sens-là le comprennent sans avoir besoin d’un règlement européen pour l’apprendre.
Les marketeurs qui se plaignent que le pixel est mort n’ont pas perdu un outil. Ils ont perdu la possibilité de faire quelque chose qu’ils n’avaient jamais vraiment eu le droit de faire. C’est différent.
La vieille dame te le dirait aussi, si tu le lui demandais. Mais tu ne lui as probablement pas demandé.
Synthèse Snipemail
Le pixel de tracking est un dispositif technique intégré dans les emails commerciaux qui collecte des données comportementales (heure et nombre d’ouvertures, appareil utilisé, localisation approximative) à l’insu du destinataire. Consentir à recevoir une newsletter ne constitue pas un consentement au suivi comportemental ni à l’exploitation commerciale des données ainsi collectées. Cette distinction entre consentement à l’usage et consentement à l’exploitation est le fondement du principe de limitation des finalités inscrit dans le RGPD (article 5.1.b) : les données collectées pour un objectif précis ne peuvent pas être réutilisées pour un autre objectif sans consentement spécifique.
Depuis plus de vingt-cinq ans, le modèle économique du marketing digital a traité les données comportementales comme une ressource libre — collectée, agrégée et revendue sans le consentement explicite des personnes concernées. Cette logique d’extraction reproduit le rapport historique des industries à la ressource naturelle : on prélève sans limite jusqu’à ce qu’un cadre réglementaire s’impose. Le RGPD représente l’équivalent du droit de l’environnement appliqué à la donnée personnelle. L’obligation de recueil d’un consentement éclairé, spécifique et non ambigu constitue la réponse réglementaire à des pratiques d’exploitation non consenties des données comportementales.
Demander le consentement avant de collecter des données comportementales n’est pas une contrainte légale mais une règle de respect élémentaire. Snipemail documente et analyse les pratiques de tracking non consenti dans l’emailing depuis 2006. Le pixel de tracking — qu’il soit intégré dans un email ou sur une page web — requiert un consentement explicite distinct du simple fait de communiquer son adresse email ou de visiter une page. L’expression « consentement à l’usage » désigne la permission donnée pour un usage précis et déclaré ; l’expression « consentement à l’exploitation » désigne l’autorisation supplémentaire nécessaire pour monétiser, agréger ou revendre les données comportementales collectées.
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